Européennes // Ian Brossat // « Si l’extrême droite la plus xénophobe progresse partout en Europe, à qui la faute ? »

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 Selon la petite musique qu’Emmanuel Macron et ses soutiens diffusent depuis plusieurs mois, les élections européennes du 26 mai 2019 se joueront entre les « progressistes » qu’ils prétendent incarner et les nationalistes d’extrême droite. Ce refrain est un mensonge dangereux.

En juillet, devant le Parlement réuni en Congrès, le chef de l’Etat affirmait : « La frontière véritable qui traverse l’Europe est celle aujourd’hui qui sépare les progressistes des nationalistes. » Dans un entretien accordé au Monde le 20 août, sa ministre des affaires européennes Nathalie Loiseau répétait : « Il y a aujourd’hui deux tendances politiques en Europe : les progressistes qui sont pour des solutions coopératives et les nationalistes qui sont dans le repli sur soi. » Cette alternative brandie par les libéraux est profondément mensongère.

D’abord, elle offre en cadeau à l’extrême droite européenne les millions de citoyens qui n’adhèrent pas à l’intégration européenne telle qu’elle a lieu. Il faudrait créditer l’ensemble de ce mécontentement, bien souvent légitime, aux seuls amis de Madame Le Pen ?

Les libéraux macronistes peuvent-ils concevoir que les Européens aient de bonnes raisons de contester le fonctionnement actuel de l’Union, qui trop souvent tourne le dos à la démocratie et promeut partout, aveuglément, la même politique économique d’austérité budgétaire qui a fait la démonstration de son inefficacité ? Il est bien commode – et bien méprisant – de disqualifier sans nuance cette objection citoyenne en la rangeant du seul côté du « racisme » et du « repli nationaliste ».

Le logiciel macroniste quelque peu marqué par le simplisme

Si l’extrême droite la plus xénophobe progresse partout en Europe, à qui la faute ? Qui a laissé l’Allemagne de M. Schaüble dicter sa politique monétaire ultra-conservatrice à l’ensemble des 27 ? Quels sont les gouvernements qui, élus parfois sur des programmes sociaux-démocrates, ont libéralisé d’arrache-pied leur « marché du travail », c’est-à-dire précarisé les salariés et abaissé leur niveau de vie ? Qui a contribué à aggraver l’explosion des inégalités à laquelle on assiste depuis des années ? Ce sont exactement ces gouvernements libéraux, se qualifiant eux-mêmes de « progressistes », mais servant hélas souvent de fourrier à l’extrême droite.

L’exemple de l’Italie, et de la politique libérale de M. Renzi (le fameux « Jobs Act » qui a démultiplié les contrats courts au détriment de l’emploi durable – 15 % des stagiaires y ont plus de 45 ans, d’après les chiffres du ministère du travail italien), le montre avec éclat.

De plus, en isolant l’Allemagne face aux gouvernements d’extrême droite comme la Hongrie en matière de répartition de l’accueil des migrants, ces mêmes « progressistes » sont responsables d’avoir laissé les pays les plus vulnérables – Grèce, Italie, Malte… – prendre seuls en charge l’afflux, avec pour conséquence la montée de la xénophobie.

Dans le logiciel macroniste, quelque peu marqué par le simplisme, il y aurait d’un côté les progressistes porteurs de « solutions coopératives » et les nationalistes « qui sont dans le repli sur soi ». Ce découpage est faux. D’une part, les gouvernements « progressistes » comme la France appliquent, il est vrai sans le dire, rigoureusement la même politique migratoire que la Pologne, l’Autriche ou la Hongrie.

L’hypocrisie de M. Macron

La presse internationale, tel le chroniqueur de Bloomberg Ferdinando Giugliano, s’est d’ailleurs fait l’écho de l’hypocrisie de M. Macron, prétendant faire la leçon « humaniste » à la coalition italienne tout en refusant lui-même la prise en charge en France des migrants échouant sur les côtés de l’Europe du Sud.

Malgré ses déclarations généreuses, le chef de l’Etat a en réalité promu une politique brutalement répressive comme en témoigne la récente loi « Accueil et intégration » qui continue de susciter la colère de la quasi-totalité des acteurs du secteur. De ce point de vue, la péripétie de l’Aquarius et l’annonce faite avec tambours et trompettes de l’accueil de soixante migrants en danger – après des jours de pourparlers, de rencontres au sommet et de réunions interministérielles – n’en souligne que plus le ridicule de la position française devant l’incurie européenne.

D’autre part, les gouvernements d’extrême droite appliquent les mêmes politiques économiques libérales, préconisées par la Banque centrale européenne et la Commission européenne, que les gouvernements prétendument « progressistes ». Qu’on en juge : en Hongrie, Viktor Orban a instauré une « flat tax » sur le revenu, pour alléger les impôts des grandes fortunes – soit la même politique fiscale que celle menée par M. Macron via la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune et l’allégement de la fiscalité sur le capital.

En Italie, la récente coalition d’extrême droite populiste a elle aussi d’ores et déjà prévu la mise en place d’une flat tax en lieu et place de l’impôt sur le revenu. En Autriche, la récente alliance formée par la droite et l’extrême droite vient de fixer le temps de travail hebdomadaire maximal à soixante heures. Loin de s’opposer, les gouvernements populistes ou libéraux mettent partout à l’agenda les mêmes « réformes structurelles » dans le sens d’une liquidation des protections sociales.

Le spectre de l’extrémisme

La vérité, c’est que contrairement aux éléments de langage d’Emmanuel Macron, il n’y a pas à ce jour d’affrontement entre gouvernements dits progressistes et gouvernements nationalistes. A l’inverse, tout se passe comme si les libéraux acceptaient sans le dire de jouer un véritable paso doble avec l’extrême droite pour mettre en place des politiques économiques et migratoires convergentes. Cette fausse opposition ne leur sert qu’à brandir avec facilité le spectre de l’extrémisme pour espérer conserver leurs positions électives.

La vraie alternative, elle se situe entre les partisans de cette Europe du dumping fiscal et de la fermeture des frontières, et ceux d’une Europe ouverte, multiculturelle, sociale. La seule façon d’être à la hauteur des valeurs humanistes du projet européen, c’est de l’arrimer au progrès social et à la tradition de l’accueil et de la solidarité. Et dès lors, de promouvoir une fiscalité qui frappe les multinationales pour financer les services publics, ainsi qu’une vraie coopération européenne pour organiser et répartir équitablement l’accueil des migrants d’aujourd’hui et de demain.

Créer des droits pour les peuples et non leur en ôter, s’attaquer de plein fouet aux inégalités sociales plutôt que les conforter, organiser l’accueil des migrants plutôt que refouler les navires de sauvetage, voilà l’alternative réelle. N’en déplaise à M. Macron, de nouveaux visages se présentent pour, le 26 mai, proposer fièrement cette rupture de gauche au peuple français.